Le baroque

L’Église et le roi mettent leur pouvoir en scène, de Rome et Versailles à Vienne et Saint-Pétersbourg.

Le baroque voulait convaincre. L’Église mettait en scène la foi face à la Réforme, et les rois leur pouvoir. De la Rome du Bernin et du Versailles de Louis XIV, il gagna Vienne, Wurtzbourg, Londres, Madrid et Saint-Pétersbourg – et jusqu’à Stockholm et Lisbonne.

Le baroque repose sur le mouvement, le contraste, la lumière mise en scène et un axe central fort.

Le Bernin et Borromini firent de la Rome du XVIIe siècle la capitale du baroque.

Versailles fit du palais et du jardin une seule mise en scène du pouvoir.

Le jardin et la ville furent ordonnés selon des axes, comme une scène.

Après l’incendie de 1666, Christopher Wren reconstruisit les églises de Londres et la cathédrale Saint-Paul.

En Autriche et en Allemagne du Sud, le baroque devint clair et festif après la victoire sur les Ottomans devant Vienne en 1683.

À Turin, Guarini bâtit des coupoles d’arcs entrecroisés ; en Espagne, le baroque tardif devint exubérant – churrigueresque.

Saint-Pétersbourg, fondée en 1703, fut bâtie par des architectes italiens et français.

De Saint-Pétersbourg à Stockholm, les cours d’Europe imitèrent Versailles.

Le rococo du XVIIIe siècle rendit le baroque léger, clair et asymétrique – surtout dans les intérieurs.

Rome. Après la Réforme, l'Église catholique voulut émouvoir et convaincre. Le concile de Trente, clos en 1563, insista sur le fait que l'art et l'image devaient éveiller la foi, et l'ordre des Jésuites construisit des églises où la chaire et l'autel devaient être visibles de tout l'espace. Le Gesù de Rome, commencé en 1568 d'après les plans de Vignole, avec une façade de Giacomo della Porta, reçut une large nef voûtée en berceau bordée de chapelles latérales et une coupole sur la croisée ; il servit de modèle à d'innombrables églises. Au XVIIe siècle, Gian Lorenzo Bernini et Francesco Borromini firent onduler les murs, tomber la lumière de sources cachées et fusionner sculpture, peinture et architecture en un seul spectacle. La chapelle Cornaro du Bernin, avec l'Extase de sainte Thérèse, des années 1640, est comme une scène de théâtre où la lumière tombe sur la sculpture par une fenêtre dissimulée. Sa petite église ovale de Sant'Andrea al Quirinale oriente tout l'espace vers l'autel. Borromini, son rival, bâtit San Carlo alle Quattro Fontane et Sant'Ivo alla Sapienza sur une géométrie complexe de triangles, de cercles et d'ovales qui fait paraître les espaces en mouvement. On reconnaît le baroque à ses plans ovales, à ses façades ondulantes, à ses frontons brisés, à ses puissantes corniches et à une lumière mise en scène.

La basilique Saint-Pierre. La basilique Saint-Pierre de Rome demanda plus de cent ans de travaux et réunit Renaissance et baroque. Le pape Paul V fit prolonger par Carlo Maderno l'église centrée de Michel-Ange en une nef longitudinale, afin qu'elle puisse accueillir de grandes processions et couvrir toute la surface de l'ancienne basilique. Maderno dessina aussi la façade, achevée en 1614, si large qu'elle masque presque la coupole à qui se tient tout près. À l'intérieur, le Bernin construisit en 1624–1633 le baldaquin au-dessus de l'autel papal, une œuvre de bronze haute de près de trente mètres, aux colonnes torses qui imitent des colonnes de l'ancienne basilique. Dans l'abside, il créa plus tard la Chaire de saint Pierre, où un trône est porté par des Pères de l'Église sous une fenêtre dorée ornée de la colombe du Saint-Esprit. De 1656 à 1667, il construisit les colonnades de la place Saint-Pierre : quatre rangées de colonnes toscanes disposées en ovale qui embrassent les pèlerins, et une partie rectiligne qui mène à la basilique. Le Bernin lui-même les décrivait comme les bras de l'Église. Au centre de la place se dresse un obélisque égyptien érigé dès 1586. La place est l'un des plus grands espaces urbains du monde et l'une des idées les plus imitées du baroque. Qui se place entre les fontaines et l'obélisque voit les quatre rangées de colonnes se fondre en une seule.

La ville comme scène. Le baroque concevait la ville comme une scène, avec des perspectives et des points de mire. Dans les années 1580, le pape Sixte V fit percer à travers Rome des rues rectilignes reliant les églises de pèlerinage et dresser des obélisques égyptiens comme repères sur les places. Depuis la Piazza del Popolo, trois rues rayonnent à partir d'une place, un motif appelé trident qui fut copié dans de nombreuses villes. La Piazza Navona, qui reprend la forme d'un stade antique, reçut en 1651 la fontaine des Quatre-Fleuves du Bernin et l'église Sant'Agnese de Borromini. À Paris furent créées des places royales fermées aux façades uniformes, comme la place des Vosges au début du XVIIe siècle, puis la place Vendôme. Dans les villes nouvelles, de Mannheim à Saint-Pétersbourg, le plan en damier et les axes rectilignes devinrent la règle. Le damier était le signe de l'ordre, du contrôle et d'un État moderne.

Guarini et Turin. À Turin, capitale du duché de Savoie, le baroque prit une direction propre et presque mathématique. Le théatin Guarino Guarini, également mathématicien et philosophe, construisit l'église San Lorenzo, dont la coupole est faite d'arcs entrecroisés qui ménagent des ouvertures pour la lumière, ainsi que la chapelle du Saint-Suaire, la Cappella della Sindone, où la coupole se compose de strates superposées de petits arcs qui semblent s'élever vers l'infini. La chapelle fut gravement endommagée par un incendie en 1997 et rouverte en 2018 après une longue restauration. Filippo Juvarra, venu de Sicile, donna à la ville au XVIIIe siècle un visage plus léger et plus festif, avec la basilique de Superga sur une colline dominant la ville et le pavillon de chasse de Stupinigi, dont les ailes rayonnent à partir d'une salle des fêtes centrale. Les voûtes à arcs entrecroisés de Guarini eurent des émules en Europe centrale, en Bohême et en Franconie.

Versailles et l'absolutisme. En France, le baroque se fit plus sévère, plus classique, et fut mis au service de la gloire du roi. Le surintendant des finances Nicolas Fouquet fit construire en 1658–1661 Vaux-le-Vicomte avec l'architecte Louis Le Vau, le peintre Charles Le Brun et le jardinier André Le Nôtre. Louis XIV vit le château, fit arrêter Fouquet et engagea la même équipe pour agrandir le pavillon de chasse de son père à Versailles. À partir des années 1660, celui-ci devint un siège du gouvernement, où la cour s'installa en 1682. Les pièces s'ordonnaient autour de la chambre du roi, au centre, et toute la vie de cour obéissait à un cérémonial où la noblesse devait se tenir près du roi, et donc sous son contrôle. Jules Hardouin-Mansart construisit en 1678–1684 la galerie des Glaces, avec des fenêtres sur le parc d'un côté et des miroirs de l'autre, et des peintures de plafond de Le Brun célébrant les guerres du roi. À Paris, le projet du Bernin pour la façade orientale du Louvre fut rejeté, et l'on construisit à la place une sévère colonnade française, signe de ce qui distinguait la France de Rome. Le dôme des Invalides, d'Hardouin-Mansart, devint un autre modèle. Versailles fut imité par des princes de Madrid à Saint-Pétersbourg.

Le jardin comme architecture. À l'époque baroque, le jardin devint le prolongement du château. André Le Nôtre dessina Vaux-le-Vicomte et Versailles avec des parterres – des motifs bas de buis taillé, de graviers colorés et de fleurs destinés à être vus depuis les fenêtres du château – et, plus loin, des bosquets, carrés de haies taillées et d'arbres renfermant des salles cachées, des fontaines et des théâtres. De longs axes, des allées et des canaux entraînent le regard vers l'horizon ; le Grand Canal de Versailles mesure plus d'un kilomètre et demi. Des allées qui rayonnent à partir d'un point forment une patte-d'oie. La nature était ordonnée géométriquement, en signe du pouvoir de l'homme et du roi sur elle, et l'eau en mouvement, fontaines et cascades, représentait une prouesse technique coûteuse. Dans toute l'Europe, la noblesse aménagea des jardins semblables autour de ses demeures, souvent plus petits mais avec la même symétrie et le même axe central. Beaucoup ont ensuite été transformés en parcs à l'anglaise, mais des alignements d'allées et de douves trahissent souvent le plan baroque.

Le château comme modèle. Versailles devint le modèle des princes de toute l'Europe. À Vienne fut construit Schönbrunn, résidence d'été des Habsbourg ; à Caserte, près de Naples, les rois Bourbons de Naples firent bâtir l'un des plus grands palais du monde ; et au bord du golfe de Finlande, Pierre le Grand fit aménager Peterhof, avec ses fontaines et ses cascades descendant vers la mer. Dans l'Allemagne morcelée, des princes de moindre rang construisirent leurs propres petits Versailles, avec un corps de logis, des ailes autour d'une cour d'honneur et un jardin dans l'axe, derrière le château. Le schéma se retrouve partout : une longue façade symétrique, un axe central qui traverse le château et se prolonge dans le jardin, un escalier servant de scène aux cérémonies et une enfilade de pièces où l'on se rapprochait du souverain à chaque porte franchie.

Le baroque se diffuse. Le baroque prit des formes différentes selon les pays. En Angleterre, Christopher Wren, mathématicien et astronome, eut l'occasion, après le grand incendie de Londres en 1666, de reconstruire une cinquantaine d'églises de la City ainsi que la cathédrale Saint-Paul, bâtie de 1675 à 1710, dont la coupole domine toujours la City. En Autriche et dans le sud de l'Allemagne, le baroque s'épanouit après la victoire sur les Ottomans devant Vienne en 1683. Johann Bernhard Fischer von Erlach construisit la Karlskirche à Vienne, avec deux colonnes isolées inspirées de la colonne Trajane, et Johann Lucas von Hildebrandt le Belvédère pour le prince Eugène. L'abbaye de Melk, au bord du Danube, se dresse comme un palais au-dessus du fleuve. Balthasar Neumann construisit la résidence de Wurtzbourg, où Giovanni Battista Tiepolo peignit le plafond de la cage d'escalier, et l'église de pèlerinage de Vierzehnheiligen, où la lumière circule entre des espaces ovales. À Dresde furent construits le Zwinger, un lieu de fêtes entouré de pavillons, et la Frauenkirche, détruite en 1945 et reconstruite jusqu'en 2005. À Saint-Pétersbourg, fondée en 1703 par Pierre le Grand, des architectes italiens introduisirent le baroque en Russie. On reconnaît le baroque d'Europe centrale à ses intérieurs clairs, blancs et dorés, à ses plafonds peints qui ouvrent la voûte sur le ciel et à ses églises aux clochers coiffés de bulbes.

L'Espagne et l'Amérique latine. En Espagne et dans ses colonies, le baroque devint un art des surfaces. Façades et retables, les retablos, se couvrirent de sculptures dorées, de colonnes torses et d'ornements superposés. Le style est appelé churrigueresque, d'après la famille d'architectes Churriguera de Salamanque, même si ses formes les plus extrêmes furent créées par d'autres. La sacristie de la chartreuse de Grenade et le Transparente de la cathédrale de Tolède, où la lumière tombe par une ouverture de la voûte sur un retable de marbre et de bronze, comptent parmi les espaces les plus théâtraux d'Europe. La cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle reçut en 1738–1750 une nouvelle façade sur la place, l'Obradoiro, qui enveloppe l'église romane dans une coque de granit et de verre. Au Mexique, au Pérou et au Brésil, les baroques espagnol et portugais se mêlèrent aux traditions artisanales locales, et la cathédrale de Mexico comme les églises d'Ouro Preto sont aussi riches que leurs modèles européens.

Saint-Pétersbourg. Pierre le Grand fonda Saint-Pétersbourg en 1703 à l'embouchure de la Neva et y transféra plus tard la capitale depuis Moscou. La ville devait être une fenêtre sur l'Europe ; elle fut construite par des architectes étrangers selon un plan de rues rectilignes, de canaux et de maisons de pierre, sur un sol qu'il fallut d'abord assécher. Domenico Trezzini, originaire du Tessin, construisit la cathédrale Pierre-et-Paul, avec sa mince flèche dorée. Sous l'impératrice Élisabeth, Bartolomeo Francesco Rastrelli dessina le palais d'Hiver, construit de 1754 à 1762, et le palais Catherine à Tsarskoïe Selo, aux longues façades blanches, bleues et or. Le baroque de Rastrelli associe des formes italiennes et centre-européennes à des traditions russes, comme les coupoles à bulbe de la cathédrale du couvent Smolny. Sous Catherine II, la ville se tourna vers le néoclassicisme, et Saint-Pétersbourg devint l'une des villes classiques les plus homogènes d'Europe.

Le rococo. Dans les années 1730, le baroque s'allégea. Le rococo était avant tout un style de décoration intérieure, né à Paris dans les hôtels particuliers de la noblesse, où l'on souhaitait des pièces plus intimes et plus confortables que les grandes salles de Versailles. Les couleurs claires, le blanc et les pastels, les miroirs, les cadres dorés et les ornements asymétriques en forme de coquilles, les rocailles, qui ont donné leur nom au style, remplacèrent les lourds pilastres et les marbres du baroque. Murs et plafonds se fondent en lignes courbes, et des motifs comme les fleurs, les figures chinoises et les scènes champêtres devinrent populaires. En Allemagne, le rococo atteignit son apogée avec le pavillon d'Amalienburg à Munich, Sanssouci, le château de Frédéric le Grand à Potsdam, et la Wieskirche en Bavière, dont l'intérieur blanc et or est l'un des plus célèbres du style. Les compagnies des Indes orientales rapportèrent de Chine porcelaines, soieries et papiers peints et éveillèrent le goût pour la Chine ; des pavillons chinois furent construits dans les parcs de châteaux de toute l'Europe.