Le modernisme

Le fonctionnalisme rompt avec l’histoire et construit du neuf pour tous, du Bauhaus à Brasília.

Après la Première Guerre mondiale, les architectes ont voulu repartir de zéro. Fini les ornements et les styles d’emprunt – place à la lumière, à l’air, à l’industrie et au logement pour tous. En Suède, le modernisme est devenu l’architecture du folkhem, la « maison du peuple », de l’Exposition de Stockholm de 1930 jusqu’à Vällingby, au « programme du million » et aux œuvres tardives de Lewerentz et de Celsing.

Adolf Loos et les architectes viennois s’en sont pris à l’ornement dès les années 1910.

Le Bauhaus, Le Corbusier et Mies van der Rohe ont formulé la nouvelle architecture dans les années 1920.

Le classicisme nordique des années 1920 était un classicisme clair et épuré – la « Swedish Grace ».

L’Exposition de Stockholm de 1930 et le manifeste acceptera de 1931 ont introduit le fonctionnalisme en Suède.

Les barres implantées dans des parcs offraient à chaque logement soleil, air et ventilation traversante.

Vällingby, à partir de 1954, est devenu le modèle de la « ville ABC » : travail, logement et centre autour du métro.

Le « programme du million » a produit entre 1965 et 1974 environ un million de logements neufs, en immeubles comme en maisons individuelles.

Les démolitions du quartier de Klara et la « bataille des ormes » de 1971 ont changé le regard porté sur les quartiers anciens.

Lewerentz et Celsing ont donné au modernisme tardif une tonalité lourde, attentive à la matière et spécifiquement suédoise.

Vienne et l’ornement. Vers 1900, Vienne était un foyer d’idées nouvelles sur l’art et la société. Le pavillon d’exposition de la Sécession, de 1898, avec sa coupole de feuilles de laurier dorées, marqua la rupture avec l’historicisme des académies. Otto Wagner alla plus loin vers le rationnel : sa Caisse d’épargne postale, construite en 1904–1906, possède une façade de minces plaques de pierre fixées par des boulons apparents et une salle des guichets sous une verrière, où chaque détail montre comment le bâtiment est fait. Josef Hoffmann conçut le palais Stoclet à Bruxelles comme un assemblage de surfaces blanches et lisses encadrées de baguettes métalliques. La voix la plus tranchante fut celle d’Adolf Loos. Dans sa conférence et son essai Ornement et crime, il affirma que l’ornement était un gaspillage de travail et de matériaux et relevait d’un stade antérieur de la culture. Son immeuble commercial et d’habitation de la Michaelerplatz, construit en 1909–1911 face au palais impérial, possède un rez-de-chaussée revêtu de marbre veiné de vert mais des étages supérieurs entièrement lisses, et il fit scandale. Loos travaillait en même temps à une idée qu’il appelait Raumplan, où les pièces se situent à des hauteurs différentes selon leur importance. Ses idées sur le lisse, l’honnête et le fonctionnel devinrent l’une des pierres angulaires du modernisme.

L’architecture nouvelle. En Allemagne, en France et aux Pays-Bas, une architecture entièrement nouvelle fut formulée dans les années 1910 et 1920. Le Deutscher Werkbund fut fondé en 1907 pour unir artistes et industrie ; Peter Behrens conçut l’usine de turbines AEG à Berlin en 1909, et l’usine Fagus de Walter Gropius, de 1911, avait des angles vitrés sans poteaux. Gropius fonda le Bauhaus à Weimar en 1919, et le bâtiment de l’école à Dessau, de 1925–1926, devint un symbole des temps nouveaux avec ses murs de verre et son plan asymétrique. Le Corbusier écrivit en 1923 dans Vers une architecture que la maison est une machine à habiter et formula en 1927 cinq points : des pilotis qui soulèvent la maison, le toit-jardin, le plan libre, la fenêtre en bandeau et la façade libre. La villa Savoye, près de Paris, achevée en 1931, en est l’exemple type. Mies van der Rohe dirigea l’exposition du Weissenhof à Stuttgart en 1927 et, dans le pavillon de Barcelone en 1929, laissa l’espace s’écouler librement entre des murs de marbre et de verre. Tout repose sur une ossature porteuse en béton ou en acier qui libère les murs. Les nazis fermèrent le Bauhaus en 1933, et plusieurs des architectes de premier plan partirent pour les États-Unis, où l’architecture nouvelle reçut le nom de style international.

De Stijl et l’école d’Amsterdam. Les Pays-Bas restèrent neutres pendant la Première Guerre mondiale, et l’architecture nouvelle y prit deux voies entièrement différentes. À Amsterdam, des architectes comme Michel de Klerk et Piet Kramer construisirent des ensembles de logements ouvriers en brique richement modelée, avec des façades ondulantes, des tours et des détails sculptés ; Het Schip, de 1921, est l’œuvre la plus célèbre de l’école d’Amsterdam. Parallèlement, le peintre Theo van Doesburg fonda en 1917 la revue De Stijl, où des artistes comme Piet Mondrian et des architectes comme J.J.P. Oud et Gerrit Rietveld voulaient réduire l’art aux lignes droites, aux plans et aux couleurs primaires. La maison Schröder de Rietveld à Utrecht, de 1924, est un tableau De Stijl en trois dimensions : des murs comme des plaques indépendantes, des balcons en saillie et un étage où des cloisons coulissantes transforment les pièces. À Rotterdam, Oud construisit des maisons en bande blanches pour la municipalité, et l’usine Van Nelle, achevée en 1931, devint l’une des œuvres les plus admirées de l’architecture nouvelle, une usine de verre et de béton baignée de lumière.

Le Bauhaus. En 1919, Walter Gropius réunit l’académie des beaux-arts et l’école des arts appliqués de Weimar pour former le Bauhaus. L’idée de l’école était d’unir l’art et l’artisanat, puis l’industrie, sous l’égide de l’architecture. Les élèves commençaient par un cours préliminaire sur la forme, la couleur et les matériaux, dirigé notamment par Johannes Itten puis par László Moholy-Nagy, avant de travailler dans des ateliers de métal, de mobilier, de textile, de céramique et d’impression. Parmi les enseignants figuraient les peintres Wassily Kandinsky et Paul Klee. Lorsque la droite prit le pouvoir en Thuringe, l’école s’installa en 1925 dans la ville industrielle de Dessau, où Gropius conçut le bâtiment de l’école, avec le mur de verre de l’aile des ateliers, et des logements pour les maîtres. Les meubles en tube d’acier que Marcel Breuer y dessina sont toujours fabriqués. Sous Hannes Meyer puis Mies van der Rohe, l’enseignement s’orienta davantage vers l’architecture et le logement. L’école s’installa à Berlin en 1932 et ferma en 1933 sous la pression des nazis. Maîtres et élèves diffusèrent ensuite ses idées dans le monde entier, et le Bauhaus devint un mythe autant qu’une école.

Le Corbusier. Charles-Édouard Jeanneret, né en 1887 à La Chaux-de-Fonds en Suisse, prit le nom de Le Corbusier à Paris vers 1920. Dès 1914, il avait dessiné Dom-Ino, une ossature de dalles de béton sur poteaux avec un escalier, qui montrait que les murs n’avaient plus besoin d’être porteurs. Dans la revue L’Esprit nouveau et le livre Vers une architecture, il compara les temples aux automobiles et aux avions et réclama une architecture pour l’âge de la machine. Ses projets d’urbanisme étaient tout aussi radicaux : le plan Voisin de 1925 proposait de raser une grande partie du centre de Paris pour la remplacer par des tours cruciformes dans un parc. Après la guerre, il mit ses idées à l’épreuve en grandeur réelle, dans l’Unité d’habitation de Marseille et dans la nouvelle capitale régionale de Chandigarh, en Inde. Dans le même temps, il se renouvela : la chapelle de Ronchamp et le couvent de La Tourette révélèrent une architecture plus libre et plus massive en béton brut. Peu d’architectes ont eu une telle influence, et peu ont été aussi durement critiqués pour ce à quoi ses idées sur la ville ont conduit.

Mies van der Rohe. Ludwig Mies van der Rohe, fils de tailleur de pierre d’Aix-la-Chapelle, résuma son architecture par la formule « less is more ». Dans les années 1920, il dessina des gratte-ciel de verre qui ne furent jamais construits et dirigea l’exposition du Weissenhof à Stuttgart. Le pavillon de Barcelone de 1929 et la villa Tugendhat à Brno, achevée en 1930, illustrent son idée d’un espace fluide entre des murs d’onyx et de verre, sous un toit porté par des poteaux chromés. Il fut le dernier directeur du Bauhaus et s’installa en 1938 à Chicago, où il conçut le campus de l’Illinois Institute of Technology. Aux États-Unis, il épura l’ossature d’acier : la Farnsworth House est une boîte de verre sur pilotis au-dessus d’une prairie inondable, et le Seagram Building à New York, conçu avec Philip Johnson, devint le modèle des tours de bureaux du monde entier. Les détails étaient tout, et la formule « Dieu est dans les détails » lui est souvent attribuée. Ses successeurs firent de ses façades de verre un standard qui manquait souvent de sa précision.

Wright et l’Amérique. Frank Lloyd Wright, qui avait débuté chez Louis Sullivan à Chicago, voulut créer une architecture pour la prairie américaine. Ses maisons de la Prairie, de la première décennie du XXe siècle, ont des toits bas et allongés, une grande cheminée au centre et des pièces qui s’enchaînent, et la Robie House à Chicago, de 1910, en est la plus épurée. Lorsque ses dessins furent publiés à Berlin en 1910–1911, dans le portfolio dit Wasmuth, ils influencèrent de jeunes architectes européens. Wright qualifiait son architecture d’organique : la maison devait naître du site et de ses matériaux. Fallingwater, en Pennsylvanie, construite en 1936–1939, projette des terrasses de béton en porte-à-faux au-dessus d’une cascade. Son musée Guggenheim à New York, inauguré en 1959, l’année de sa mort, est une spirale où les visiteurs descendent une rampe unique. Wright resta en marge du style international mais fut l’architecte le plus célèbre des États-Unis pendant plus de cinquante ans.

Le style international. En 1932, le Museum of Modern Art de New York présenta une exposition sur l’architecture moderne, et les commissaires Henry-Russell Hitchcock et Philip Johnson donnèrent la même année à la nouvelle architecture européenne le nom de style international. Ils la décrivaient par trois principes : le volume plutôt que la masse, la régularité plutôt que la symétrie et aucun ornement plaqué. Les modernistes européens se réunissaient depuis 1928 au sein des CIAM, les Congrès internationaux d’architecture moderne, où ils débattaient du logement et de l’urbanisme ; le congrès de 1933 formula des principes de séparation de l’habitat, du travail, des loisirs et de la circulation, que Le Corbusier publia plus tard sous le titre de Charte d’Athènes. Avec l’arrivée de Gropius à Harvard en 1937 et de Mies à Chicago en 1938, le style trouva une nouvelle base. Après la guerre, la tour de verre à mur-rideau, une façade de verre et de métal suspendue devant l’ossature, devint l’immeuble de bureaux du monde entier, de la Lever House à New York en 1952 au siège de l’ONU. Les critiques estimaient que le style était devenu une formule, mais il bâtit une grande partie des villes d’après-guerre.

La ville nouvelle. Les modernistes ne voulaient pas seulement dessiner des maisons, mais des villes entières. À Francfort, l’architecte de la ville Ernst May construisit en 1925–1930 quelque douze mille logements dans de nouveaux quartiers périphériques, avec une cuisine standardisée, la cuisine de Francfort, conçue par Margarete Schütte-Lihotzky. À Berlin, Bruno Taut construisit des ensembles comme la cité en fer à cheval, la Hufeisensiedlung. L’idéal était celui de barres d’immeubles dans un parc, où chaque logement recevait soleil et air, à la place des îlots fermés de la ville de pierre. Après la Seconde Guerre mondiale, ces idées s’imposèrent à grande échelle. Le centre de Rotterdam, bombardé en 1940, fut reconstruit avec des rues commerçantes piétonnes, la Grande-Bretagne fonda des villes nouvelles comme Stevenage et Harlow. En Europe de l’Est, on construisit de vastes quartiers de logements en éléments de béton préfabriqués. À partir des années 1960, des banlieues de tours furent bâties à grande échelle, des grands ensembles français aux cités de béton d’Europe de l’Est, et elles furent bientôt critiquées comme monotones et isolées.

Béton et verre. Après la Seconde Guerre mondiale, le modernisme devint l’architecture officielle du monde. L’Unité d’habitation de Le Corbusier à Marseille, construite en 1947–1952, était un immeuble sur pilotis pour quelque 1 600 personnes, avec une rue commerçante intérieure et un toit-terrasse accueillant une crèche et une piste de course. Il laissa le béton brut de décoffrage, avec l’empreinte des planches du coffrage, ce qui donna son nom au brutalisme, répandu dans les années 1950 et 1960. Sa chapelle de Ronchamp, de 1955, montra que le modernisme pouvait aussi être sculptural. Aux États-Unis, la tour de verre devint le symbole du pouvoir des entreprises ; le Seagram Building de Mies van der Rohe à New York, de 1958, a une façade de bronze et de verre teinté. Brasília, inaugurée comme capitale du Brésil en 1960 d’après le plan de Lúcio Costa et avec les édifices d’Oscar Niemeyer, et Chandigarh de Le Corbusier en Inde incarnèrent le rêve de villes entièrement planifiées. L’Opéra de Sydney de Jørn Utzon, inauguré en 1973, devint une icône mondiale. On reconnaît le modernisme d’après-guerre à ses modules de façade répétés, son béton apparent, ses grandes surfaces vitrées, ses toits plats et ses bâtiments isolés dans des parcs ou le long de grands axes routiers. Parallèlement, la critique grandit contre le gigantisme et contre des villes conçues pour l’automobile plutôt que pour les gens.

Aalto et les pays nordiques. Dans les pays nordiques, le modernisme naquit d’un classicisme lumineux et épuré dans les années 1920 et s’imposa vers 1930. Le Finlandais Alvar Aalto devint bientôt le principal représentant du modernisme nordique. Son sanatorium de Paimio, achevé en 1933, et la bibliothèque de Viipuri, de 1935, étaient blancs et lumineux, mais on y trouvait déjà des plafonds ondulants en bois et un soin porté à la sensation d’une poignée de porte sous la main. La villa Mairea, de 1939, et la mairie de Säynätsalo, de 1952, associent modernisme, brique, bois et paysage. Au Danemark, Arne Jacobsen dessina tout, des maisons aux couverts. Le modernisme nordique acquit la réputation d’être humain et proche de la lumière du jour, et il a influencé des architectes du monde entier.

Brasília et Chandigarh. Après la Seconde Guerre mondiale, les modernistes eurent l’occasion de bâtir des capitales entières à partir de rien. Le président brésilien Juscelino Kubitschek fit transférer la capitale de Rio de Janeiro vers le haut plateau de l’intérieur du pays. Le plan de Lúcio Costa a la forme d’un avion ou d’une croix, avec les bâtiments gouvernementaux le long d’un axe monumental et les quartiers d’habitation, les superquadras, le long des ailes. Oscar Niemeyer conçut le Congrès national, avec ses deux coupoles et ses deux tours, la cathédrale et le palais présidentiel en formes de béton courbes, et la ville fut inaugurée en 1960 après seulement quelques années de chantier. En Inde, l’État du Pendjab eut besoin d’une nouvelle capitale après la partition de 1947, et Le Corbusier conçut à partir de 1951 Chandigarh, avec le Parlement, la Haute Cour et le Secrétariat en béton lourd et sculptural. Brasília et le Capitole de Chandigarh sont aujourd’hui inscrits au patrimoine mondial, mais ces villes sont aussi devenues des exemples de la difficulté de planifier la vie d’en haut : l’automobile y domine, et une grande partie s’est développée dans des quartiers informels hors du plan.