Pèlerinage à l’île de Cythère

Des couples élégamment vêtus en route vers (ou depuis) l’île de la déesse de l’amour. Watteau a créé un nouveau genre, la fête galante, et avec lui le ton rêveur et léger du rococo.
Les couples forment une ligne ondulante de droite à gauche – comme un récit en plusieurs étapes.
Antoine Watteau, né à Valenciennes près de la frontière flamande, est arrivé jeune à Paris. En 1712, il a été agréé à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Pour en devenir membre à part entière, il devait remettre un morceau de réception. Il lui a fallu cinq ans. Le Pèlerinage à l’île de Cythère a été présenté en 1717 et se trouve aujourd’hui au Louvre.
L’Académie appliquait une stricte hiérarchie des genres, avec la peinture d’histoire au sommet. Le tableau de Watteau n’entrait dans aucune des catégories existantes. L’Académie en a donc créé une nouvelle : la fête galante. Dans ses procès-verbaux, le titre « pèlerinage à l’île de Cythère » a été remplacé par « fête galante ».
Cythère était une île grecque qui, selon le mythe, appartenait à Vénus, déesse de l’amour. Le tableau montre des couples en habits élégants, vêtus en pèlerins, avec des bâtons et de courtes pèlerines. À droite se dresse un buste de Vénus orné de roses. Les couples descendent une pente de droite à gauche vers une barque dorée. De petits amours voltigent dans les airs au-dessus de la barque. Les costumes sont contemporains et somptueux, mais l’habit de pèlerin leur donne un air ludique et théâtral.
On a longtemps cru que les couples se rendaient sur l’île. Dans les années 1960, l’historien de l’art Michael Levey a soutenu qu’ils en repartaient au contraire, puisqu’ils se trouvent déjà près du buste de Vénus. Le tableau prend alors une tonalité mélancolique : le moment amoureux est passé. La question reste débattue, et les deux lectures coexistent.
Les couples peuvent se lire comme un récit en étapes. Un couple est encore assis à converser, un autre se lève, et une femme se retourne pour regarder en arrière. Plus bas, les couples se dirigent vers la barque. Le mouvement dessine une courbe souple à travers le tableau. Le paysage est vaporeux, avec un horizon brumeux et des montagnes bleues qui se fondent dans le ciel. Les visages sont petits et souvent détournés, si bien que l’atmosphère passe par les attitudes et les gestes.
Watteau peignait par touches légères et chatoyantes, avec beaucoup de tons soyeux et brillants de rose, d’or et de bleu. Il avait subi l’influence de Rubens et des peintres vénitiens. Le sujet a été rapproché du théâtre, en particulier d’une pièce du dramaturge Dancourt, mais ce lien est discuté. Watteau a également peint une seconde version, plus animée, aujourd’hui conservée à Berlin.
Watteau est mort en 1721, à seulement trente-six ans. Ses tableaux sont devenus très populaires et ont eu de nombreux imitateurs. La fête galante est devenue l’un des genres caractéristiques du rococo. Après la Révolution, le style a été jugé frivole, mais au XIXe siècle des écrivains et des peintres l’ont redécouvert, et le Pèlerinage à l’île de Cythère est devenu le symbole d’un monde rêveur et perdu. Le tableau est souvent considéré comme l’image même de l’esprit du rococo : élégant, mélancolique et fugace.